Enquête Emmaüs France : la collecte de 15 millions d’euros de dons provoque une crise interne

Emmaüs a récolté 15 millions d’euros lors de la pandémie de la Covid. Cette collecte de dons a généré de vives tensions en interne concernant l'utilisation d'une telle somme.

Emmaüs France a fait appel à la générosité du public lors du premier confinement, en avril 2020, pour « sauver » les groupes de la fédération en danger. Quinze millions d’euros ont été collectés. (©Ivan Capecchi / Actu Strasbourg)

Emmaüs, créé par l’abbé Pierre en 1949, a lancé un appel à la générosité du public (AGP) en pleine pandémie de la Covid, en avril 2020. Quinze millions d’euros ont été récoltés en huit mois avec un but affiché : éviter que le mouvement ne disparaisse. Mais Emmaüs était-il réellement en danger de mort ? À quoi a bien pu servir cette somme colossale ?

Avec cette enquête, nous vous révélons pourquoi, en interne, cette collecte a provoqué une bronca. Certaines communautés se rebellent, notamment en ne payant plus leur cotisation annuelle obligatoire. Elles dénoncent une campagne de dons en contradiction avec les valeurs du père fondateur et des millions utilisés non pas pour sauver des communautés, mais pour le simple fonctionnement de la fédération. Des allégations contestées par la direction qui s’attend d’un moment à l’autre à un audit de la Cour des comptes.

Le 17 avril 2020, la fédération Emmaüs, qui regroupe 122 communautés en France et plusieurs entreprises d’insertion, lance son appel à la générosité. Elle se décrit comme étant « en danger » à cause de l’arrêt de l’activité économique de ses groupes. En huit mois, Emmaüs a récolté 15 226 000 euros. Une somme « inespérée » de l’aveu même du directeur général, Jean-François Maruszyczak.

Un des visuels de la campagne de dons lancée par l’agence de marketing Hopening. (©Capture d’écran / Hopening)

« Le message n’était pas honnête »

Dépourvue de compétence interne pour mener à bien cette campagne hors norme, la direction s’est offert les services du cabinet Hopening. Cette société de conseil revendique avoir assuré la campagne avec un « claim » (slogan publicitaire) « fort » : « Ne les laissons pas retourner à la rue. » La campagne de com met en avant un danger grave : celui de la « disparition du mouvement ».

Au total, les frais de gestion de cette campagne de dons avoisinent le million d’euros. Soit environ 7 % de l’ensemble de la collecte.

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Cet appel à la générosité du public (AGP) avait bien pour objectif affiché de sauver les membres de la fédération menacés par le confinement et donc préserver le mouvement qui dépend principalement des cotisations de ses communautés.

Quinze millions d’euros ne peuvent pas se répartir à l’aveugle, il y a des règles à respecter. Pour cela, un document important, dit « de référence fonds Covid » a été rédigé. Il stipule bien que les « groupes bénéficiaires du fonds AGP Covid sont ceux dont l’activité économique est la principale source de revenus et qui, en raison des difficultés économiques dues à la crise Covid-19, risqueraient de disparaître ou de ne plus être en capacité d’accueillir et/ou donner de travail aux personnes qu’elles accompagnent aujourd’hui ».

« Des communautés auraient été en cessation de paiement si elles avaient été seules », insiste Jean-François Maruszyczak, directeur général. Au final, 9 millions d’euros ont été donnés à 65 communautés. Le reste (5 millions d’euros), est venu compléter la trésorerie de 26 structures d’insertion.

La Fédération Emmaüs compte 297 groupes, dont 122 communautés. (©Enquêtes d’actu)

Risque de disparition, donc. Mais tous au sein de la fédération n’ont pas fait le même diagnostic. Selon une source bien au fait du sujet, « il n’y avait pas lieu de s’inquiéter » : « Le message de base n’était pas un message honnête. Il n’y avait en France aucun risque qu’aucun groupe ne ferme ou ne mette des personnes à la rue. Ce n’était pas vraiment un mensonge, mais ce n’était pas vraiment la réalité. »

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« Après le confinement, on a jamais aussi bien marché »

Un responsable de communauté, bien impliqué dans le mouvement Emmaüs, dit ne connaître « aucune communauté qui a souffert à cause de la crise Covid ». Lui avoue même avoir eu « honte après le premier confinement », parce qu’« on a explosé, on n’a jamais aussi bien marché ». Il affirme que « le Covid ne nous a pas fait mal au contraire » : « On a été débordé en dons matériels et financiers. »

La fédération Emmaüs, mouvement créé par l’abbé Pierre, a vu le jour en 1985. (©archives / Pays d’Auge)

Même si plusieurs responsables de communauté nous confirment qu’« il y a eu une grosse inquiétude pendant le premier confinement », « à partir de juin, juillet, la totalité des groupes était rassurée », affirme une cadre du mouvement. « Fin juillet, ils avaient rattrapé leur chiffre d’affaires. Finalement, les communautés, dans leur ensemble, ont terminé l’année 2020, avec une bien meilleure trésorerie », relate cette même source. Ce qui fait dire à un directeur engagé depuis plus de 20 ans chez Emmaüs qu’il y « a des structures dans le mouvement qui se font du bénéfice grâce aux dons du public ».

Pourtant, la fédération a continué à solliciter des dons jusqu’au mois de décembre. « On a décidé de pousser un peu plus loin. C’est une décision politique au vu des incertitudes », indique Jean-François Maruszyczak. Valérie Fayard, directrice générale délégué, nous assure qu’« à l’été, il y avait encore des communautés qui risquaient de mourir ». Là encore, cette réalité est contestée en interne : « La direction avance des chiffres très pessimistes qui ne correspondent pas aux expertises formulées par ceux qui connaissent le sujet. »

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Et la fédération pouvait s’appuyer sur de bons résultats financiers grâce à un plan de redressement acté en 2017. À la fin de l’année 2020, en pleine pandémie, elle termine avec un bilan positif de 1,1 million d’euros, faisant oublier le déficit de 1,5 million d’euros constaté en 2016.

Malgré ces bonnes nouvelles et les échos rassurants du terrain, les administrateurs décident au mois de juin 2020, de prolonger l’appel à la générosité jusqu’en décembre. Pourtant, à l’été 2020, près de 13 millions d’euros avaient déjà été collectés. Pour l’équipe dirigeante, cela ne suffisait pas.

L’appel aux dons sert à faire fonctionner la fédé

Les cadres du mouvement les plus critiques sont tous d’accord pour dire qu’« on n’a pas fait d’appel aux dons pour ne pas que les compagnons retournent à la rue, mais pour financer le fonctionnement de la fédération. » C’est le cœur du sujet : Emmaüs France aurait-il utilisé ces fonds Covid pour assurer le paiement de ses charges et non pour sauver des communautés ? À cette question, le directeur général, Jean-François Maruszyczak répond avec détermination que « l’AGP n’a jamais été fait pour venir en contribution du fonctionnement de la fédération ». L’homme sait très bien que cet appel aux dons ouvre la voie à un audit inévitable de la part de la Cour des comptes.

Vis-à-vis de la Cour des comptes, on doit s’en tenir à la communication du départ. On sait qu’on doit répondre à l’objet pour lequel on a fait l’appel. C’est la règle, on ne peut pas sortir de ça sinon nos comptes seront retoqués.

Jean-François Maruszyczak, directeur général d’Emmaüs.

Le sujet est hautement inflammable. Les administrateurs ont à plusieurs reprises débattu de cette question. Un compte-rendu de conseil d’administration fait ressortir cette douloureuse assertion : « Faire fonctionner l’AGP pour le budget de la maison-mère, ce n’est pas normal. Ce n’est pas la finalité de ce type de collecte auprès de donateurs. »

Crispations qui se sont faites de nouveau jour au moment des relances téléphoniques, en novembre 2020, alors que tous les comptes étaient positifs. Une campagne de phoning qui avait pour objet de demander aux bienfaiteurs s’ils acceptaient de transformer leur don exceptionnel en don permanent.

« Il y a eu des présidentes et présidents de communauté qui ont été donateurs qui ont été relancés, alors qu’on avait déjà 13 millions d’euros et qu’une partie de l’argent n’était pas encore distribuée. Ils ont été choqués », se souvient une source du siège. Valérie Fayard nous avoue qu’à l’époque, la direction avait « hésité, car on savait que cela allait choquer, mais ça ne nous semblait pas délirant ».

Le paiement des cotisations en contrepartie : « une énorme connerie »

La preuve de cette utilisation des dons Covid dans le budget de fonctionnement a été, pour les observateurs les plus critiques, l’obligation pour les groupes qui les percevaient de régler leurs arriérés de cotisation. Les groupes communautaires doivent verser à Emmaüs France une cotisation équivalent à 3,8 % du chiffre d’affaires réalisé. Les cotisations représentent la principale ressource de la fédération qui se retrouve ainsi très dépendante de ses membres.

« En recevant le fonds AGP, la présidente de l’époque nous a demandé de bien vouloir régler les cotisations avec. Donc une partie des fonds AGP reçus ont été reversés sous forme de cotisation », certifie un directeur de structure. En 2020, il manquait 2,3 millions d’euros de cotisations dans les caisses de la fédération. 31 groupes n’étaient pas à jour de cotisation, selon des documents d’Emmaüs France.

65 communautés Emmaüs ont bénéficié des dons Covid. (©ML / 76actu / archives)

Cette injonction de régler les cotisations en contrepartie du versement d’un fonds Covid a bien été inscrite dans le fameux « document de référence », édité en juin 2020, que nous nous sommes procuré. Il est mentionné qu’« en contrepartie de l’aide accordée, le groupe bénéficiaire s’engage à régler les cotisations 2020 dues à Emmaüs France ».

« Écrire cette contrepartie, cela revient à écrire qu’on veut récupérer l’AGP pour notre fonctionnement. C’est une énorme connerie, c’est grave », s’agace une de nos sources.

Grâce à ce mécanisme, la santé financière de la fédération ne cesse de s’améliorer. Pour l’année 2020, Emmaüs France avait tablé sur 5,481 millions d’euros des cotisations. Finalement, ça sera 176 000 euros de plus. « Les soutiens du fonds de solidarité interne et du fonds AGP ont aidé au maintien du taux de cotisations », se félicitent les administrateurs en janvier 2021. Même dynamique en 2021 : 5,7 millions de prévus pour atteindre finalement 5,9 millions d’euros.

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Les deux directeurs et le président d’Emmaüs France, Antoine Sueur disent être « dans les clous ». « On n’a aucune inquiétude quant aux conclusions possibles de la Cour des comptes », appuie Valérie Fayard qui indique qu’un autre cabinet conseil, Mazars, a été « missionné pour vérifier que tout soit clair ».

Contraire aux valeurs de l’abbé Pierre

Au-delà de ces préoccupations financières, un président de communauté résume une pensée largement partagée au sein du mouvement : « Cet appel est contraire aux valeurs de l’abbé Pierre. » « On vit de notre travail, c’est sur ce principe que tout repose », insiste le directeur d’une communauté. Dans l’univers d’Emmaüs, toutes les charges de la communauté sont assurées par les ventes, donc par le travail des compagnes et compagnons et des bénévoles.

Zabou a graffé le portrait de l’Abbé Pierre sur le local de vente du Comité des Amis d’Emmaüs à Saumur. (©Comité des amis d’Emmaüs Saumur)

Dans le Manifeste universel du mouvement, daté de 1969, il est écrit que la « méthode consiste à créer, soutenir, animer des milieux dans lesquels tous […] [peuvent] répondre à leurs propres besoins et s’entraider ». Plus tard, en 1993, à Séoul (Corée), il est souligné « le sens fondamental de l’autofinancement ».

Certaines communautés sont fières d’afficher, par exemple sur leur site internet, qu’elles « [vivent] uniquement de [leur] travail » et que « la collecte, le réemploi et la vente d’objets [constituent] l’activité historique du mouvement ».

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Cet appel à la générosité du public (AGP) serait à ce point une offense à l’identité d’Emmaüs que les communautés ont clairement indiqué qu’elles ne voulaient plus être perfusées de dons. Le comité de branche communautaire (qui regroupe des élus et salariés en charge de la vie des communautés), a écrit en décembre 2020, au comité d’administration de la fédération pour demander que « les opérations liées à « l’AGP prolongée » soient effectivement arrêtées […] et que toutes les démarches liées à la collecte de dons ou à la fidélisation des donateurs cessent parallèlement ».

C’est d’ailleurs un élément qui a été largement évoqué lors d’un audit, réalisé par un troisième cabinet conseil, dénommé Select +. En avril 2021, soit un an tout pile après le lancement de la campagne AGP, les administrateurs souhaitent établir une réflexion quant à la reconduite ou non de cet appel à générosité. Dans les « menaces et faiblesses » que représente cet AGP, il apparaît nettement que cela entre en « contradiction avec les valeurs ». Certains auditionnés parlent même de « dévoiement » par rapport à l’« ADN » d’Emmaüs.

Le résumé du travail du cabinet Select +. (©DR)

Quelques personnes, très peu nombreuses, font prendre des options et virages qui ne sont pas favorables au mouvement Emmaüs à long terme ou qui peuvent le mettre en situation délicate, comme c’est le cas avec l’AGP.

Une source interne au mouvement.

Ce n’est pas la seule entité à s’être levée contre le prolongement de cette collecte de fonds. Le président de la Fondation abbé Pierre, Laurent Desmard, s’est également fendu d’un courrier en décembre 2020, lorsqu’il a « compris que l’équipe dirigeante et le bureau d’Emmaüs France étaient tentés par une reconduite régulière de l’appel à don ». La Fondation pour le logement a réaffirmé son opposition « à cette orientation dangereuse ». « Dangereuse » car il estimait à l’époque qu’ « Emmaüs France [allait] y perdre une part importante de son identité et de son originalité, voulues par l’abbé Pierre, en particulier pour les communautés, qui est de vivre de son travail ».

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Une partie du courrier de Laurent Desmard, président de la Fondation abbé Pierre, daté de décembre 2020. (©Enquêtes d’actu)

La volonté de dépendre des dons

Au sein de la fédération Emmaüs, ce sont bien deux visions qui s’opposent : ceux qui proposent de « revisiter le modèle économique » en diversifiant ses ressources, notamment avec davantage de dons, et ceux qui ne veulent pas en entendre parler. Valérie Fayard et Jean-François Maruszyczak ne cachent pas qu’ils étaient pour une pérennisation de l’appel à la générosité, notamment pour financer les projets d’investissement immobilier. « L’idée qu’avait un certain nombre de gens très minoritaires était qu’il y a un besoin de financement pour le projet social et l’activité économique ne suffit pas à générer les ressources nécessaires. Donc il n’y a pas de honte à aller chercher de l’argent de gens qui veulent nous soutenir », appuie Valérie Fayard qui reconnaît avoir « vécu difficilement la virulence » de ces luttes intestines.

Une source bien informée est « intimement convaincue » que « la crise Covid a été utilisée pour accélérer la dépendance aux fonds privés ». Pour un directeur d’une communauté, « la Covid a été un effet d’aubaine ; ils ont mis le pied dans la porte ».

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Bien avant la crise Covid, en 2017, au moment de la préparation du plan de redressement, un groupe de travail sur les finances avait conclu au besoin de recourir à « une collecte en propre ». Pour cela, l’équipe du siège devait se développer avec la création d’un poste chargé de la collecte de fonds. Un (énième) cabinet conseil devait être sollicité pour « définir une stratégie ». Une première réunion de travail s’est tenue en mars 2020. Puis le confinement est intervenu. Mais les administrateurs ont toujours poursuivi une réflexion sur la faisabilité d’une « collecte normale, hors situation de crise », détaille un compte-rendu de conseil d’administration daté de novembre 2020.

Des communautés se rebellent

Toutes ces divergences sur la stratégie et la politique du mouvement conduisent certaines communautés à prendre leurs distances avec le siège national. Les fers de lance de cette fronde sont regroupés au sein du « collectif du 22 janvier », en référence à la date de la mort de l’abbé Pierre.

Si ces responsables d’Emmaüs, avec qui nous avons échangé longuement, sont remontés contre leur fédération, c’est qu’en plus de ces vives critiques sur la gestion des dons Covid, ils dénoncent le manque d’aide et de services délivrés par le siège.

« Les 70 salariés [79 équivalents temps plein, NDLR] de la fédération fonctionnent en vase clos et ne travaillent plus beaucoup au service des groupes ». Selon cette source de l’intérieur, les économies exigées lors du plan de redressement « ont été réalisées sur les budgets destinés à aider le réseau ». Un président de communauté résume ainsi : « Si ça servait à quelque chose, on payerait avec le sourire, mais ce n’est pas le cas. » Moins de déplacements sur le terrain, moins d’animations des groupes… Le directeur général assume en rappelant le bilan négatif de 2016 : « On était obligé. Quand on a des déficits comme ça, il faut réagir. »

Aujourd’hui, selon nos informations, une vingtaine de communautés refusent de payer une partie, voire l’intégralité de leurs cotisations obligatoires. Un manque à gagner qui pourrait renforcer la volonté desdits « minoritaires » d’accélérer cette « diversification des ressources ». D’autant qu’Emmaüs est confronté à une concurrence rude venue du web. « La menace ce n’est pas l’AGP, la générosité du public, insiste Valérie Fayard ; les menaces aujourd’hui, ce sont les acteurs privés du seconde main, comme Leboncoin. »

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